Mardi 17 novembre 2009Rosetta

Luc et Jean-Pierre Dardenne

Genre : réaliste
Durée : 90 min
Sortie : 1999


Distribution

Émilie Dequenne, Fabrizio Rongione, Anne Yernaux, Olivier Gourmet, Bernard Marbaix, Frédéric Bodson, Florian Delain, Christiane Dorval, Sophia Leboutte, Jean-François Noville

Résumé

Chaque jour Rosetta part au front à la recherche d’un travail, d’une place qu’elle trouve qu’elle perd, qu’elle retrouve, qu’on lui prend, qu’elle reprend, obsédée par la peur de disparaître, par la honte d’être une déplacée. Elle voudrait une vie normale, comme eux.

Analyse

Après La Promesse qui eut une audience confidentielle, Rosetta popularisa la "patte Dardenne", très naturaliste et proche des principes du dogme 95 ou du cinéma social à l'anglaise, à savoir la juxtaposition d'une narration accessible à tous avec un sujet grand public à un style sec, nerveux et documentarisant. Caméra à l'épaule, les réalisateurs collent convulsivement à leur personnage principal dans des situations de la vie quotidienne où s'entrecroisent le banal et l'extraordinaire (scène de travail à l'usine conclue par un licenciement qui tourne mal) et où s'entrechoquent des mouvements contraires tels que la passivité et l'agitation des corps, les sentiments de rage et ceux d'une joie gênée, la solidarité de classe et la méchanceté intéressée... Récompensé par une Palme d'Or surprise au Festival de Cannes 1999 (alors que tout le monde attendait au tournant le sacre de Pedro Almodóvar avec Tout sur ma mère), le film fut violemment critiqué en son temps. Il fut taxé d'une certaine complaisance et de "misérabilisme" dans ce portrait d'une jeune chômeuse wallonne interprétée par Emilie Dequenne (également récompensée à Cannes), âgée de 18 ans à l'époque et dont ce fut la toute première apparition à l'écran. La direction du festival avait d'ailleurs exprimé son mécontentement face à ce choix, ce qu'a expliqué l'écrivaine Yasmina Reza, membre du jury cette année-là, dans un entretien encore récent: "Bien sûr, et ce n'est une surprise pour personne, Gilles Jacob était en profond désaccord avec notre palmarès [Palme d'Or: Rosetta]...". Le film eut néanmoins ses adeptes et sut trouver son public.
Dans une Belgique apocalyptique, gigantesque friche pouilleuse et humide, Rosetta s'accroche à ce qu'elle peut : un boulot à l'usine, un petit commerce à partir de vieux vêtements, un œuf à la coque. Dans un monde qui ne veut pas d'elle, ses efforts deviennent pathétiques, les frères Dardenne l'ont voulu ainsi : « On a pensé au personnage de K, dans Le château de Kafka, qui ne peut pas accéder au château, qui est toujours refusé dans le village, qui se demande si lui existe vraiment. Cela nous a mis sur l'idée d'une fille qui est mise dehors, qui veut obtenir quelque chose qui lui permettrait de rentrer dans la société, et qui est tout le temps remise dehors ».
Comme dans les vies les plus tristes, le film ne repose pas vraiment sur un scénario, mais plutôt sur l'enchaînement de situations où domine la volonté de survivre en environnement hostile. La répétitivité des gestes témoigne de la pesanteur des démarches imposées à l'héroïne. Les frères Dardenne la filment à plusieurs reprises lorsqu'elle retire ses chaussures et met ses bottes pour rejoindre sa caravane. Quand les pensées sont entièrement construites autour de ces actions dérisoires, comment se projeter, au sens littéral, dans l'avenir ? Il n'y a qu'un présent glauque, toujours recommencé, une sorte d'agitation inutile et cyclique au pays de la misère.
« On avait décidé de ne pas partir d'une intrigue, mais d'une personne. Contrairement à La Promesse, on voulait construire le scénario en fonction des choses qui se passent. Il fallait mettre le spectateur dans la position où il se demande : "Qu'est-ce qui va lui arriver ? Comment va-t-elle se débrouiller avec ce qui lui arrive?" C'était à nous de trouver une nouvelle manière d'écrire dans ce sens, sans construire. »
Anna Arendt, dans son analyse des systèmes concentrationnaires, montrait que tous les hommes sont égaux dans l'horreur, les camps de la mort ayant aboli la différence entre les bourreaux et les victimes. Toutes proportions gardées, Rosetta applique ce schéma psychologique et dramatique. Prête à se faire kapo du système qui l'étouffe, elle ira jusqu'à trahir son seul ami. Le courage artistique des frères Dardenne transparaît dans cette volonté de casser le manichéisme qui étouffe la création cinématographique.

Autour du film

Le film a lancé la création en Belgique du « Plan Rosetta » favorisant l'insertion des jeunes sur le marché de l'emploi et leur procurant une expérience professionnelle dans les six mois suivant leurs études. L'objectif a depuis été élargi et ce plan promeut à présent le recrutement de tous les jeunes chercheurs d'emploi.

Rosetta

Le réalisateur Luc Dardenne explique avoit voulu faire du personnage de Rosetta "une guerrière qui ne s'avoue jamais vaincue, qui repart toujours à l'attaque. C'est une survivante qui vit dans une économie primaire : l'eau, le logement, la nourriture. Elle s'est trouvée des armes bien à elle, un système de survie.".

Emilie Dequenne

Pour la comédienne Emilie Dequenne, Rosetta fut une première expérience "difficile". "Au début, c'est dur parce qu'on a peur de mal faire, on ne sait pas bien comment ça marche. Et après, c'est dur à cause de la fatigue, et du poids des responsabilités, que j'ai mesurés au fur et à mesure. Plus les jours passaient, plus je comprenais à quel point Rosetta c'était le film, et donc, je n'avais pas le droit à l'erreur, ou alors, c'était tout le film qui flanchait avec moi."

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