Jeudi 1 mars 2012Manhattan

Woody Allen

Genre : Comédie dramatique
Durée : 96 min
Sortie : 1979

Distribution

Woody Allen, Diane Keaton, Michael Murphy, Mariel Hemingway, Meryl Streep, Anne Byrne, Karen Ludwig, Michael O’Donoghue, Wallace Shawn

Résumé

Isaac Davis est un auteur de sketches comiques new-yorkais de 42 ans que son épouse Jil vient de quitter. Celle-ci vit maintenant avec une autre femme, Connie, et écrit un livre sur son ancienne vie conjugale. Isaac, quant à lui, entretient avec une collégienne de 17 ans, Tracy, une liaison dont il lui rappelle le caractère éphémère. Il l'abandonne bientôt pour se mettre en ménage avec Mary Wilke, la maîtresse de Yale Pollack, son meilleur ami.

Analyse

Anti-héros se heurtant à l’épaisse intrication d’un réel prosaïque et funeste, le personnage allénien plutôt que de s’engluer dans la matière choisit de la braver, avec à sa solde toutes les petites lâchetés et le courage que cette attitude stipule ; dans Manhattan par exemple, démissionner avec perte et fracas puis regretter un salaire synonyme de grand appartement et les leçons de tennis. Isaac Davis, interprété par Woody Allen, papillonne, théorise, se regarde agir, incompris et déformé par une société individualiste qui étouffe les aspirations authentiques sans pour autant le départir d’un humour viscéral, tendrement ironique : il y a toujours les pensions alimentaires à verser aux ex-femmes, les psy à consulter et les matchs de base-ball à commenter. Comme le disait justement Heidegger, on court tous vers la mort. C’est dire si la vie est entortillée. Et c’est avec brio que Manhattan allie à cette légèreté une mélancolie délicate : un film qui choisit délibérément de se placer dans une ambiguïté générique, une sorte de drame gai ou ce que Renoir appelait une « fantaisie dramatique ». L’ouverture du film noir et blanc est tonitruante, rythmée par Rhapsody in Blue (parti pris symbolique de ce que le narrateur appelle les « airs géniaux de Gershwin ») et par un montage dont les coupes franches révèlent la beauté de New York, ville-personnage. Woody Allen filme selon des plans larges visant à embrasser la ville tout entière ; en témoigne ce plan dont est tirée l’affiche du film : deux silhouettes assises sur un banc, dos à la caméra, face à l’immensité d’une ville. Palimpseste : c’est la petitesse des personnages (et en filigrane l’aspect dérisoire de leur névrose) qui éclate au contact de la beauté d’une ville monumentale. La ville se substitue à la nature et se manifeste à son tour comme une puissance qui nous fait mesurer l’insignifiance de nos forces. Ainsi, les gratte-ciel vertigineux, les ponts massifs, s’ils font reconnaître leur faiblesse aux personnages, éveillent en même temps une volonté de résistance, un pouvoir de se faire violence et ce contre les contingences malheureuses. Propos qu’on pourrait illustrer par cette phrase d’Isaac qui cherche à lutter contre la grisaille de sa vie : notre héros évoque au magnétophone toutes les choses qui font que la vie vaut la peine d’être vécue : « Bon, tout d’abord Groucho Marx... Le second mouvement de la Symphonie Jupiter, Potato Head Blues de Louis Armstrong. Les films suédois naturellement. L’Éducation sentimentale de Flaubert. Frank Sinatra. Marlon Brando. Les géniales pommes de Cézanne. Le crabe de Sun Wo. »
Aussi le scope noir et blanc est-il empreint d’une majesté sévère qui épouse paradoxalement la beauté époustouflante de New York et le tableau intimiste d’une société désabusée. Le cinéaste s’explique d’ailleurs dans une interview accordée à Björkman : « Un soir où je dînais avec Gordon Willis [chef opérateur], nous évoquions les films de guerre avec des tanks et des avions, et nous nous sommes dit qu’il serait intéressant de tourner ainsi un film intimiste. » Pari réussi puisque la voix off superposée à la musique de Gershwin s’emmêle les pinceaux dans une pétillante et subjective mise en abyme : c’est Isaac qui essaie d’écrire son roman sur New York.
La poétique de la ville est donc le lieu de l’introspection du héros, Isaac Davis. Manhattan est un film-portrait qui se penche sur les romances du microcosme juif new-yorkais intellectuel ; le cinéaste y proposant un double travail de dévoilement. D’une part, le dévoilement du « je » amoureux : Isaac est en effet amoureux de la très jeune Tracy (merveilleuse Mariel Hemingway) tandis que le meilleur ami de Isaac, Yale (Michael Murphy), un homme marié, s’éprend de Mary (Diane Keaton, toujours excellente), journaliste névrosée. « Je » amoureux qui s’abîme dans l’absence de coïncidence des êtres et sombre dans une débâcle presque voulue : Docteur, mon frère est fou, il se prend pour une poule. Eh bien faites-le interner, répond le médecin. Ce n’est pas que je ne veux pas, mais j’ai besoin des œufs, renchérit l’homme. « Voilà, dit Alvy, c’est comme ça que je vois les histoires d’amour. On sait pertinemment que c’est irrationnel, dingue, absurde. Mais je suppose qu’on s’accroche parce que la plupart d’entre nous ont besoin des œufs. » L’amour à la sauce Allen s’éloigne de tout schème bourgeois ; loin du confort ou de la stabilité que le terme de « couple » évoque. Les êtres chez Woody Allen sont épris de magie, et de fusion, aspirations balayées par les malentendus et l’égoïsme qui semble naître de l’effrayante vie à deux. Woody Allen s’applique à retranscrire le « je » social, autrement dit, met en scène un « je » confronté à des situations inextricables et souvent comiques malgré la sincérité des sentiments des personnages. Isaac n’ose pas aimer Tracy parce qu’elle est trop jeune, Yale se noie dans les mensonges de l’adultère par excès de lâcheté, Mary oscille entre Isaac et Yale, choisit l’un puis l’autre...
Pourtant, ces personnages bafouillants, cultivés et sceptiques ont beau traîner une mélancolie touchante, ils l’expriment toujours avec brio dans des dialogues sémillants et incisifs. C’est avec succès que Woody Allen met en scène des conversations rapides et vivantes. Les discussions entre amis sont toujours de joyeux désordres. On est bien sûr tenté de croire que cette juxtaposition de propos n’est que l’expression déguisée d’une incapacité à comprendre ou du moins à écouter l’autre.
Par ailleurs, ces personnages blessés et pourtant drôles dans leur autodérision contrastent avec le très beau portrait de Tracy qui illumine le film par sa solide gravité. La lucidité tranquille de cette jeune fille assortit magnifiquement les tourments de Isaac. « Tu es la réponse de Dieu à Job. Dieu t’aurait désignée et aurait dit : “Je fais des choses horribles, Job, mais je suis aussi capable de faire ça.” » Leur relation amoureuse, qui gagne en profondeur, est rendue par des plans de plus en plus rapprochés, jusqu’à la très belle scène finale, élégante par sa sobriété picturale et la fraîcheur de Tracy : « not everybody gets corrupted [...] you have to have little faith in people » murmure-t-elle à Isaac, de sa voix claire et chaude. C’est comme si Woody Allen au travers de la simplicité de Tracy rendait à l’amour sa puissance salvatrice : à la logique par l’absurde se substitue la pudeur de sentiments vrais fondés sur un acte de confiance et de ferveur. Et par redondance, c’est la sobriété de Manhattan qui en fait la valeur : la logorrhée finit par se heurter à la gravité d’une jeunesse apaisée.

Ajouter un commentaireCommentaires


Ajouter un commentaire