Jeudi 9 février 2012Tout sur ma mère

Pedro Almodovar

Genre : Drame
Durée : 105 min
Sortie : 1999

Distribution

Cecilia Roth, Marisa Paredes, Candela Peña, Antonia San Juan, Penélope Cruz, Rosa Maria Sardà, Fernando Fernán Gómez, Toni Cantó, Eloy Azorín, Fernando Guillén Cuervo

Résumé

Manuela, infirmiere, vit seule avec son fils Esteban, passionné de litterature. Pour l'anniversaire de Manuela, Esteban l'invite au théâtre ou ils vont voir "Un tramway nommé désir". A la sortie, Manuela raconte a son fils qu'elle a interprété cette pièce face a son père dans le role de Kowalsky. C'est la premiere fois qu'Esteban, bouleversé, entend parler de son père. C'est alors qu'il est renversé par une voiture. Folle de douleur, Manuela part à la recherche de l'homme qu'elle a aimé, le pere de son fils.

Analyse

La mise en scène d'Almodovar va puiser dans les situations les plus dramatiques l'énergie vitale qui permet aux personnages de continuer leur vie. Il ne craint pas de creuser sous la surface des choses et des êtres pour y vérifier et exalter la puissance de vie de Manuela. Au-delà de la construction dramatique en poupées gigognes, il convoque aussi deux autres figures d'une réalité cachée sous une autre : Le palimpseste, l'œuvre cachée sous une autre, et le flash-back, le temps caché sous un autre.
Par ces figures, qui sont moins celles du dévoilement que celles d'une réappropriation du passé, Almodovar réunit ce qui étaient séparés : les amours déchirés, les générations, les sexes, le réel et l'artifice.
Manuela est confronté au dur métier de coordonnatrice de l'organisation de transplantation qui nécessite compétence et psychologie. Sur ces deux modes, on la voit opérer au début du film. Lorsqu'elle doit affronter cette situation à la mort de son fils c'est tout ce qui passe au-delà de ces deux modes qui bouleverse, l'écart entre ce qui était joué et la douleur présente.
Le départ de Madrid vers Barcelone est un voyage dans le passé. Manuela quitte Madrid par le train et arrive à Barcelone recouverte par la nuit. La musique renforce alors le lyrisme de l'image pour entamer un processus d'éclaircicement de son personnage. Manuela retrouve sa vie ancienne avec Estaban qui n'était pas encore Lola. Grâce à Estaban, le fils, elle retrouve, Estaban le père et bientôt un nouveau fils adoptif avec lequel elle n'a aucun lien de sang, le Estaban transmis par sœur Rosa.
C'est aussi Agrado, femme non biologique qui détaille les multiples artifices (silicone, chirurgie…) qui font d'elle une femme authentique d'autant plus authentique qu'elle a du faire un choix parcourir un chemin pour le devenir. L'artifice n'est plus l'autre du naturel mais son dépassement.
Le tramway nommé désir de Tennessee Williams retrouvé à Barcelone cache celui qu'elle interprétait plus jeune. Le texte circule du passé au présent de corps en corps et plusieurs beaux plans montrent Manuela, puis Agrado, réciter le texte à mi-voix pendant que Nina le dit et le joue sur scène. Le retour à son travail de jeunesse, l'émotion profondément ressentie alors lui permet de triompher lorsqu'elle reprend le rôle. Rejouer c'était mieux jouer.
Et Almodovar ne se prive pas de rejouer pour ses spectateurs l'émotion contenue dans d'autres films. Le film présent en recouvre d'autres dont la connaissance renforce l'émotion vis-à-vis de celui-ci. Manuela reprend ainsi le personnage de l'amie d'Amanda dans La fleur de mon secret qui enseignait à ses collègues médecins à simuler, pour s'y préparer, les scènes où ils seront confrontés au parent d'un mort qui doit accepter le don d'organe d'un proche tout juste décédé. Le thème de la mort d'un enfant au début du film peut aussi évoquer Europe 51 où Ingrid Bergman partait dans une quête allant jusqu'à la sainteté. C'est une position qu'elle n'est ici pas loin d'acquérir, Madone avec le nouvel Esteban dans ses bras qui va miraculeusement échapper au sida dont il était porteur.
Le film retravaille aussi All about Eve de Mankiewicz. C'est la référence la plus avouée, celle donne son titre et film qui se donne à voir autour de l'extrait télévisé que regardent ensemble Esteban et sa mère. Certes L'Eve de Mankiewicz est une femme machiavélique qui cherche à usurper la place de l'actrice qu'elle fait semblant de servir. Cet arrivisme, cet égoïsme, ce sont les défaut monstrueux dont Huma et Nina l'accusent dans la loge de l'actrice avec ses miroirs qui rappellent le film de Mankiewicz. Nul flash-back mensonger ici et c'est bien tout sur elle-même qui leur révélera Manuela ; tout sur sa monstrueuse douleur.
Cette douleur est au cœur d'un autre film que retravaille plus secrètement Almodovar. En allant voir la représentation théâtrale qu'Esteban est fauché par une voiture. Juste avant, il attendait sous la pluie la sortie de la star pour lui faire signer un autographe. On reconnaît là le début de Opening night (John Cassavetes, 1978) dont Almodovar disait en 1993, six ans avant de faire le film : "Hier j'ai vu Opening night et j'ai reçu ce film comme la confidence de quelqu'un, et à laquelle je participe pleinement, c'est une émotion active. C'était le moment le plus intense de ma vie depuis des mois. Je serais tellement fier si je pouvais faire un film comme celui là. Il y a tous les éléments que j'aime dans les histoires et au cinéma : une actrice, une pièce de théâtre, le rapport avec le metteur en scène, l'amant qui est un acteur et un incommensurable océan de douleur !"
Les points communs entre les deux séquences de l'accident sous la pluie sont renforcés par le fait que Nancy, la jeune fan de Myrtle et le fils de Manuela ont tous les deux dix-sept ans et attendaient le lendemain comme un des plus beaux jours de leur vie : la rencontre avec la star pour l'une, l'histoire de son père pour l'autre.

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