Jeudi 24 novembre 2011In Bruges

Martin McDonagh

Genre : Comédie
Durée : 102 min
Sortie : 2008

Distribution

Colin Farrell, Ralph Fiennes, Brendan Gleeson, Éric Godon, Clémence Poésy, Jérémie Renier, Elisabeth Berrington, Jordan Prentice, Ciarán Hinds

Résumé

Après un contrat qui a mal tourné à Londres, deux tueurs à gages reçoivent l'ordre d'aller se faire oublier quelque temps à Bruges. Ray est rongé par son échec et déteste la ville, ses canaux, ses rues pavées et ses touristes. Ken, tout en gardant un oeil paternaliste sur son jeune collègue, se laisse gagner par le calme et la beauté de la cité. Alors qu'ils attendent désespérément l'appel de leur employeur, leur séjour forcé les conduit à faire d'étranges rencontres avec des habitants, des touristes, un acteur américain nain tournant un film d'art et essai européen, des prostituées et une jeune femme qui pourrait bien cacher quelques secrets aussi sombres que les leurs... Quand le patron finit par appeler et demande à l'un des tueurs d'abattre l'autre, les vacances se transforment en une course-poursuite surréaliste dans les rues de la ville...

Analyse

Il serait dommage de passer à côté de cette surprenante petite comédie qui, sans chercher à être plus futée que le genre qui la caractérise, parvient à surprendre et émouvoir avec peu d’effets - un exploit, quand on repense aux excès en tous genres dont ont fait preuve certains réalisateurs un peu trop excités à l’idée de signer un polar post-moderne à la manière d’un Tarantino. Bons baisers de Bruges repose sur les stéréotypes habituels : deux compères - le premier, Ken, plus sage et plus âgé s’occupe du second, Ray, un peu bêta et chien fou, comme s’il était son fils - se retrouvent dans un hôtel à Bruges. Motif : se faire oublier quelques temps à la suite d’un contrat qui a mal tourné, et accessoirement attendre un coup de fil de leur commanditaire. Les deux gars n’ont pas grand chose en commun : Ken envisage cet exil temporaire comme un voyage touristique alors que Ray, passablement traumatisé par "l’accident" qui a causé leur départ et dont il est responsable, ne pense qu’à noyer sa culpabilité dans les brasseries. De rencontres surréalistes (un nain américain amateur de prostituées, une mystérieuse jeune dealeuse...) en errances nocturnes, les deux acolytes se laissent progressivement gagner par le charme de Bruges... jusqu’à ce que leur passé les rattrape.
D’emblée, Martin McDonagh happe le spectateur en prenant l’exact contre-pied du style tapageur auquel on est en droit de s’attendre. Pas de jump-cuts ni de split-screens, effets de mise en scène caractéristiques des petits polars trop malins pour être honnêtes : le rythme est volontairement lent, imposant un ton mélancolique et dépressif qui sied parfaitement à l’état d’esprit de nos deux pieds nickelés. La bande son n’est pas rock mais plutôt classique ; la lumière hivernale jette un voile à la fois funeste et apaisant sur le destin des deux "héros". Le personnage de Ray a beau correspondre aux clichés de la petite frappe (belle gueule, air abruti et accent irlandais à couper au couteau), sa culpabilité et les tourments qui l’accompagnent en font une figure ambiguë, mi-tragique mi-comique - on pense au garagiste rongé par le remords, déjà incarné par Colin Farrell dans Le Rêve de Cassandre de Woody Allen. De même, la dualité de Ken, et les sacrifices qui vont de pair avec ses choix, élèvent le personnage - et le film - bien au-delà du divertissement lourdingue redouté.
Finalement, si le film séduit autant, c’est en grande partie grâce à un parfait dosage entre le drame austère et la comédie potache, l’un ne prenant jamais le pas sur l’autre. La galerie de tronches de série B et autres figures comiques propres au film de genre sont des passages obligés qui désamorcent la violence du propos, mais n’en enlèvent pas pour autant la noirceur. À l’inverse, en tenant tout au long du film une vraie rigueur dans sa mise en scène, qui apparaît presque dépouillée de tous les artifices d’usage, Martin McDonagh peut s’autoriser la présence d’un personnage outrancier (le commanditaire) en le faisant jouer par un comédien (Ralph Fiennes) capable d’en faire énormément sans pour autant donner l’impression d’aller trop loin. Le récit, tragique en diable, peut ainsi se dérouler sans encombre car tout est affaire de dosage et, à ce difficile jeu des mélanges, Martin McDonagh excelle - aidé par des acteurs très convaincants, Brendan Gleeson et Colin Farrell en tête. Le réalisateur peut tout s’autoriser et mixer dans son shaker, pêle-mêle, un règlement de comptes au sommet d’une cathédrale, une mise à mort au nom d’un honneur de pacotille, quelques suicides spectaculaires, une course-poursuite de western et la résolution sanguinolente et quasi-christique d’un trauma... Le tout, assaisonné d’un sens de l’absurde qui sied parfaitement au décor, donne un visage inédit et fascinant à ce conte pessimiste travaillé par la mort, aussi inattendu que réjouissant, qui vient bousculer un peu une année cinématographique bien morne.

Coup de Coeur

Le réalisateur Martin McDonagh est également l'auteur du scénario de Bons Baisers de Bruges. Il a eu l'idée de l'histoire à l'occasion d'un voyages dans la ville : "La première fois que j'ai visité Bruges il y a quatre ans, j'ai éprouvé au sujet de cette ville des sentiments contradictoires. J'ai alors imaginé deux personnages ayant chacun une vision très différente de cette cité, et je me suis mis à écrire sur eux en les mettant en scène dans différents lieux de la ville."

Les tueurs ont la parole

Colin Farrell revient sur la personnalité des deux tueurs : "Ces deux hommes ont une certaine pureté en eux, dans leur humour et leur façon de voir le monde. Bien sûr, ce sont des tueurs, mais ce ne sont pas des monstres pour autant." Et Brendan Gleeson d'ajouter "Un réalisateur un peu cynique aurait facilement pu en faire des monstres. C'est là que le travail de Martin prend toute sa valeur : aussi inhumains puissent-ils paraître, ce qu'ils font s'inspire directement de ce qui se passe dans le monde tous les jours depuis les prémices de l'humanité. Voir une des oeuvres de Martin, c'est se rendre compte qu'on est incapable de se détacher des personnages et de les regarder à distance, ou de les mépriser. On est forcé de s'engager à leurs côtés, de se sentir concerné par ce qui leur arrive. C'est extrêmement difficile à faire passer en tant que comédien."

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