Jeudi 17 novembre 2011Le gout des autres

Agnès Jaoui

Genre : Comédie dramatique
Durée : 112 min
Sortie : 2000

Distribution

Anne Alvaro, Jean-Pierre Bacri, Alain Chabat, Agnès Jaoui, Gérard Lanvin, Christiane Millet, Wladimir Yordanoff, Anne Le Ny, Brigitte Catillon, Xavier de Guillebon, Raphaël Dufour, Bob Zaremba, Sam Karmann

Résumé

Castella est un chef d'entreprise peu porté sur la culture. Pourtant, un soir, en allant par obligation assister à une représentation de "Bérénice", il tombe en adoration du texte et de l'actrice principale, Clara. Par une coïncidence, celle-ci va lui donner des cours d'anglais, nécessaires à son travail. Castella tente de s'intégrer à ce milieu artistique mais sans grand succès. On ne bouscule pas ainsi les cadres de références et les barrières culturelles sans faire d'histoires.

Analyse

Certains auront reproché à Agnès Jaoui d'avoir réalisé un film de dialogues et d'acteurs (ce qui est juste mais un peu court), et de ne pas avoir su mettre en scène «un film de cinéma». On lui a reproché en effet de ne pas avoir utilisé le langage audiovisuel comme le font les «vrais» réalisateurs qui ont le don du montage savant, des mouvements de caméra habiles, de l'emploi de sons beaux et pertinents... etc. Mais en réalité, le film de Jaoui possède d'indéniables qualités de mise en scène, et de mise en images. En particulier les jeux de cadrage en forme de jeux de mots, poussant la formule de Béla Balàsz à son paroxysme: «les mouvements de caméra étaient des verbes, les angles de prise de vue des adjectifs et les personnages des noms. » Dans un des plans du film en effet, on découvre un complexe culturel cadré de telle façon que nous lisons «complexe cul» puisque la caméra a été volontairement mal placée par rapport à l'enseigne «complexe culturel». Ce jeu de cadrage fait bel et bien montre d'une réelle volonté de mise en image drôle et intelligente.
Intelligente car il nous annonce que le film est un complexe culturel à lui tout seul. Jaoui nous emmène plusieurs fois au gré du film dans des expositions de peinture, mais aussi des représentations de théâtre et de musique. Correspondance magique de ces arts avec le cinéma laissant apparaître par la même occasion un chassé croisé d'individus aux cultures souvent contraires, ou en tout cas contrastées. Et le protagoniste principal (Jean-Pierre Bacri) de «complexer» justement pendant tout le film de ne pas avoir la culture nécessaire (il veut apprendre l'anglais), ou pas la bonne culture vis-à-vis des autres (il va au théâtre et s'intéresse à la peinture). En fait, tous les personnages du film sont plus ou moins amateurs d'art (une actrice, un peintre, un musicien) mais leurs liens avec l'art trahit bien souvent des complexes humains, psychologiques. Le complexe culturel devient même un vaste «complexe de cul», le film traitant dans une large mesure des rapports sentimentaux. «Le concept de beauté a ses racines dans l'excitation sexuelle et originairement il ne désigne pas autre chose que ce qui excite sexuellement», écrivit Freud.
Pourquoi avoir désigné du nom du «goût», du nom d'un des cinq sens, la capacité à juger du beau? François Warin a écrit à juste titre: «Le goût est le sens le plus ancré dans le coeur du sujet, le sens le plus sensuel, le plus délicat, le sens le plus viscéral: il n'y a pas de goût sans dégoût et... sans vomissement: l'affirmation de notre goût ne va pas sans une intolérance viscérale pour le goût des autres comme si seul le nôtre était fondé en nature. » Dans le film de Jaoui, les personnages font tous l'expérience à un moment ou à un autre du goût d'autrui, soit en le subissant (subir le mauvais goût en matière de décoration d'intérieur), soit en le faisant supporter aux autres (aimer plus les animaux que les hommes). Le goût n'est là que comme prétexte à des conflits plus profonds, l'incapacité à accepter son prochain et les points de vue singuliers. Jeu cruel dans lequel l'apparence et le rituel hypocrite de la société sont démontés. LE GOUT DES AUTRES est un film de la surface, de l'artifice des rapports humains. Jaoui joue d'ailleurs avec les vitres, les reflets au début du film, mais aussi les flous traduisant une confusion des sentiments et des «camps».
Finalement, cette comédie dramatique, définitivement sociale, sonne un peu comme un film «à la Capra» où, notamment, nous assistons à la rédemption d'un patron qui tente de se séparer de son monde, qu'il trouve de plus en plus faux, en nouant des liens avec une actrice. Des intellectuels ont vilipendé cet aspect du film: en fin de compte hollywoodien, le film se terminant bien, le patron n'étant pas si méchant... etc. L'histoire écrite par Jaoui et Bacri a été qualifié de «centriste». Mais, on peut se demander si le sujet du film est si important comparé au plaisir de spectateur que l'on éprouve (et retrouve) face au film. «Le sujet d'une oeuvre d'art offre peu d'intérêt pour l'homme de goût. Il faut se rappeler qu'un tableau, - avant d'être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote - est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées, pensait Denis. Le style de l'univers du couple vedette est suffisant à assurer l'intérêt et la cohérence du film. LE GOUT DES AUTRES est une oeuvre extrêmement drôle, juste et personnelle, ingrédients nécessaires pour se régaler.

Commentaire du réalisateur

" On est partis du constat qu'autour de nous, nos amis, nos maris, à 99,99%, étaient des gens du même milieu. Et ce malgré l'ouverture d'esprit qu'on prétend ou qu'on essaye d'avoir. Dans le film cohabitent des milieux différents, mais ils ne peuvent pas se rencontrer. Il peut y avoir tentative de rencontre, mais c'est compliqué et difficile. "

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