Jeudi 28 avril 2011Chinatown

Roman Polanski

Genre : film noir
Durée : 131 min
Sortie : 1974

Distribution

Jack Nicholson, Faye Dunaway, John Huston, Perry Lopez, Roman Polanski, John Hillerman, Diane Ladd, Roy Jenson, Joe Mantell, Bruce Glover

Résumé

Gittes, détective privé, reçoit la visite d'une fausse Mme Mulwray, qui lui demande de filer son mari, ingénieur des eaux à Los Angeles. Celui-ci est retrouvé mort, noyé. Gittes s'obstine dans son enquête, malgré les menaces de tueurs professionnels.

Transposition de la "guerre des eaux" à Los Angeles

Le personnage de l'ingénieur des eaux qui est retrouvé mort au début du film est inspiré de William Mulholland, du département des eaux et de l'énergie de Los Angeles. Lors de son audition dans le film (et avant sa disparition), le personnage met sa responsabilité en jeu et indique qu'il ne fera pas la même erreur deux fois, faisant ainsi référence à l'écroulement du barrage Saint Francis, ouvrage nécessaire à la rétention d'un lac de barrage (« reservoir ») pour alimenter l'aqueduc de Los Angeles ; la catastrophe eut bien lieu le 12 mars 1928. L'ouvrage visait également à alimenter des terrains dans la vallée de l'Owens, zone qui fait l'objet de manipulations immobilières pour le moins suspectes (ce que découvre Gittes dans la scène aux archives du cadastre). Le film retranscrit, notamment au travers de la scène dans l'orangeraie, les enjeux et oppositions qui prirent corps dans les "California Water Wars".

La différence avec l'histoire de L.A. dans les années trente dans le film réside dans le personnage fictif de Noah Cross, joué par John Huston, associé de l'ingénieur Hollis Mulwray, et qui fait figure de pouvoir derrière le trône, manipulant les personnages de l'avant-scène.

Analyse

C'est à la fois un remarquable thriller, une belle histoire d'amour et un film épique, même s'il compte peu d'action. Comme un western, il met en scène l'Amérique dans une phase particulière de son histoire et dans une de ses régions les plus caractéristiques, et toujours comme un western, il dépasse ces contingences pour atteindre le niveau du mythe, en l'occurrence le mythe de la fondation de l'Amérique. En effet, l'histoire et le développement du Nouveau Monde peuvent aussi se lire à travers la conquête de l'eau ; l'extension vers l'Ouest s'est faite par les grands fleuves, et ils ont contribué à la survie puis à la prospérité des colons, éleveurs ou fermiers.

L'eau est omniprésente tout au long du film: mer, marécages, lac d'Echo Park, réservoir, etc. Et le jeu de mots sur le nom de Noah (Noé) Cross interprété par John Huston est un signe de la dimension mythique du récit. Le film se base ainsi sur les plans technique et juridique des problèmes en approvisionnement en eau, au cœur de la croissance du pays californien, inspirée par le scandale qui éclata en Californie au début du siècle dernier (ces conflits ont de nouveau surgi durant les années 70, lorsqu'il s'est agi de construire un nouvel aqueduc pour alimenter la vallée de l'Owens). La fin des années trente, période choisie pour le film, était une époque d'importants programmes de travaux publics liés à la politique rooseveltienne et le New Deal. Une époque, également, où la corruption allait bon train. Autant de points communs avec les années du Watergate contemporaines du tournage.

Robert Towne avait travaillé pendant deux ans sur le scénario quand Polanski en a pris connaissance. Écrite pour Jack Nicholson, l'histoire présente un personnage de privé très original, rappelant Marlowe sans s'y réduire. Mais trop confuse, trop longue, elle nécessite un travail de réécriture. Polanski supprime la moitié des personnages et simplifie l'action. Avant même la fin de ce travail, le tournage commence. Il n'y a pas de fin écrite. Les divergences artistiques se multiplient. Pour Polanski, sa véritable croix sur le tournage va s'avérer être Faye Dunaway, une furie. Toujours sans fin écrite, Robert Towne insiste pour un happy end où Mme Mulwray tue son père afin de sauver sa fille et, après un bref séjour en prison, elle sort libre et célèbre. Pour Polanski, cette fin où les bons triomphent gâcherait considérablement l'originalité du film. Il imagine plutôt une fin tragique, où toute la distribution se retrouve sur scène comme dans un opéra. C'est sa fin qui est retenue. Il demande à son décorateur de construire un décor de quartier chinois (Chinatown est un titre remarquable mais sans une seule scène dans ce quartier, ce serait un titre mensonger selon Polanski), et il écrit la scène en deux jours avec l'aide de Jack Nicholson pour les dialogues. Une autre grande intervention du cinéaste concerne la scène d'amour entre Gittes et Evelyn Mulwray, idée qu'il est seul à défendre et parvient à imposer. Cela donne lieu à un des plus beaux cadrages du film en même temps qu'un superbe plan-séquence en plongée verticale, exploitant tout le rectangle du cinémascope et présentant les deux interprètes principaux en gros plan, couchés dans un lit. Mouvement et cadrage déjà expérimentés par Polanski dans Rosemary's Baby et dans sa version de Macbeth. À cet instant, les tissus des draps rejoignent la subtile apparence d'un ciel du Quattrocento, et la pose maniérée des mains d'Evelyn ainsi que la frontalité des visages nous mettent en présence d'une fresque. On ne sait plus si on les regarde depuis en haut ou si ce sont eux qui nous contemplent depuis un plafond.


Film californien sur la Californie, Chinatown est aussi un film hollywoodien sur Hollywood. Polanski n'a pas voulu faire une œuvre rétro ou un démarquage volontaire des grands classiques, ni à imiter les techniques cinématographiques ou utiliser un noir & blanc facile. Il cherche plutôt à montrer les années trente par l'objectif d'une caméra des années soixante-dix, en reconstituant le monde et l'époque des romans de Hammett et Chandler par le décor, les costumes et la langue. Cependant, le choix des costumes est volontairement limité aux couleurs noir, blanc, marron ou beige. Les références aux films de Bogart sont narratives ou scénographiques et on parlera plutôt de clins d'œil que de citations ou d'emprunts significatifs. Le choix de John Huston en est évidemment un. La situation au début, avec la femme au fume-cigarette qui se fait passer pour une autre dans le bureau du détective, ou la tache claire des images retirées du mur, en sont d'autres. On peut aussi constater de remarquables rappels à Orson Welles (en interviews, Polanski a souvent tenu Citizen Kane pour film favori), comme par exemple le plan d'ensemble avec grande profondeur de champ de la conférence sur le projet de barrage. On se souviendra même qu'au meeting politique de Kane, un personnage qui l'observait de loin en train de faire son speech s'appelle James W. Gettys, oralement proche de Jake J. Gittes. Difficile de ne pas penser à une influence sur ce film...

Ajouter un commentaireCommentaires


Ajouter un commentaire