Jeudi 9 décembre 2010La Ruée vers l'or

Charlie Chaplin

Genre : comédie
Durée : 82 min
Sortie : 1925


Distribution

Charles Chaplin, Mack Swain, Tom Murray, Henry Bergman, Malcolm Waite, Georgia Hale, Betty Morrissey, Allan Garcia

Synopsis

Le célèbre assaut pour tout l'or de l'Oklahoma vu par l'un des maîtres du burlesque américain.

Ancienne et nouvelle version

En 1942, Chaplin a réédité son chef-d'œuvre de 1925 en supprimant les cent quarante et un cartons d'origine et en ajoutant une musique et un commentaire dit par lui-même. La suppression des intertitres n'est pas anodine. Ils étaient accompagnés de dessins qui ajoutaient leur touche à l'émotion - comme une rose près du nom de Georgia, qui perd ses pétales quand Charlot millionnaire regrette son amour perdu. Surtout, l'alternance des images mobiles et des cartons fixes conférait au découpage une respiration particulière, qui disparaît naturellement de la version sonorisée. C'est frappant par exemple lorsque, entre les trois premiers plans de Georgia au début du film, trois intertitres viennent scander son nom, et donnent à sa présentation le rythme d'un cœur qui bat. Ensuite, comme toujours chez Chaplin, les intertitres étaient concis, voire laconiques. Le commentaire qui les remplace est plutôt bavard et redondant. Il appauvrit le sens en l'explicitant ; il l'alourdit aussi d'intonations très appuyées. Paradoxalement, cette narration off attire un peu plus l'attention sur le caractère muet du film - alors que l'écriture de la version de1925, images et cartons mêlés avait une dynamique et un mordant qui n'était pas sans annoncer l'écriture plus vive et plus réaliste du parlant. Le passage des cartons au commentaire a encore comme l'effet paradoxal (car à rebours de la tendance globale du parlant à la particularisation) de renforcer le côté universel de la fable et donc, dans une certaine mesure, d'atténuer son inscription historique et d'affaiblir sa portée critique. On peut regretter cet effacement, même s'il fut encouragé par tout un pan de la critique chaplinienne dès les années dix - au nom de l'universalité du mythe. Dans la seconde version de La ruée vers l'or celui qui était "le prospecteur solitaire" devient ainsi "le petit homme" : glissement significatif. Chaplin rogne par ailleurs sur l'arrière plan documentaire du film. Dans l'introduction, il supprime la moitié des plans du passage du col par les colonnes de sourdoughs (les misérables chercheurs d'or qui se nourrissent de "pâte aigrie"). Or cette dimension était profondément inscrite dans le projet d'origine, et elle participe de façon non négligeable à la puissance de la première version. Les autres modifications du film vont toutes dans un même sens : celui d'une atténuation de la critique du rêve américain. Pendant la ruée vers l'or de l'Alaska, beaucoup de prospecteurs du Klondike n'avaient dû leur salut qu'à la revente de leur barda, pour payer le voyage retour sur le vapeur. C'est l'objet d'un passage de la version de 1925, supprimé de celle de 1942. On y voit Charlot s'approcher avec son équipement des trois boules de l'enseigne du mont-de-piété. Carton : "Le seul or qu'il gagna jamais grâce à sa pelle et à sa pioche". Puis il ressort tristement, délesté de son chargement.
La fin est également modifiée. On peut certes concevoir que l'érotisme du baiser, sans vraiment braver le Code Hays rappelait le Charlot libidineux des origines dont Chaplin ne voulait plus. Mais le baiser posait sûrement moins problème que l'intertitre auquel il est associé. Voyant Charlot et Georgia s'embrasser sur la bouche au lieu de regarder l'objectif, le photographe s'exclamait "Oh ! Vous avez fait rater la photo. Et le double sens du carton ("Vous avez trahi le film") ajoutait une intéressante nuance autocritique au jeu avec la censure. La fin de La ruée vers l'or est en effet un des seuls véritables happy-end de l'œuvre de Chaplin. Au terme de ses aventures dans les Charlot, le vagabond est presque toujours rendu à sa condition d'origine ; le voici ici au contraire héros d'une success story. Le cinéaste ne pouvait pas ne pas être sensible au caractère artificiel de cette conclusion et l'ultime carton de la version muette laissait percer un doute quant à son bien fondé. En supprimant ce carton, et en terminant sur l'image de Charlot et Georgia de dos, montant l'escalier du pont (tandis que la voix narratrice conclut "Et voici une histoire qui finit bien, très bien") la version de 1942 évacue son questionnement subliminal.
On se demande bien pourquoi le cinéaste a ainsi modifié son chef-d'œuvre. Le film sort dans deux grandes salles Paramount de Hollywood et de Los Angeles six mois après l'attaque de Pearl Harbor, à un moment où Chaplin est fortement engagé dans la lutte idéologique contre le nazisme. Son combat toutefois, est déjà considéré dans beaucoup de milieux conservateurs comme le signe d'une sympathie coupable à l'égard du communisme et de l'URSS. La veille de la sortie du film, le 18 mai 1942, Chaplin fait, à San Francisco, son premier discours pour l'ouverture d'un deuxième front, prêtant ainsi le flanc à de nouvelles critiques. Si l'on ajoute à cela qu'il est en cours de divorce d'avec Paulette Goddard et que s'aggravent dangereusement ses relations avec Joan Barry, prélude à l'un des plus douloureux procès de sa vie, on peut comprendre qu'il n'ait pas souhaité susciter des accusations d'antiaméricanisme. Si son chef-d'œuvre de 1925, réofferte en 1942 à la jeunesse des Etas-Unis, devait être ressenti comme démoralisateur ou cynique, des nouvelles campagnes du FBI et des associations patriotiques, religieuses ou morales (qui jugeait le cinéaste "concupiscent et ricanant" à l'égard du pays qui avait fait sa fortune) étaient inévitables.
On peut comprendre, en 1942, les raisons du cinéaste. Il est plus difficile d'expliquer pourquoi les ciné-clubs du grand et petit écran ont entériné son autocensure en ne projetant que la version sonorisée. A leur décharge, c'est bien Chaplin lui-même qui a programmé cette occultation en veillant à ce qu'aucune copie de la version de 1925 ne reste en distribution. Pendant vingt ans l'original muet n'a jamais été montré et c'est seulement dans les années soixante que quelques copies 35mm et 16mm ont resurgi.

Code Hays

Le code Hays ou Motion Picture Production Code est un code de censure régissant la production des films, établi par le sénateur William Hays, président de la Motion Pictures Producers and Distributors Association, en mars 1930 et appliqué de 1934 à 1966. Ce texte fait suite à de nombreux scandales entachant l'image d'Hollywood, dont l'affaire Fatty Arbuckle. Exemple d’autorégulation, les studios se sont eux-mêmes imposés cette censure afin d'éviter l’intervention extérieure, en particulier de l'État fédéral. Le texte du code a été rédigé par deux ecclésiastiques, Martin Quigley (1890-1964), éditeur catholique, et Daniel Lord (1888-1965), prêtre jésuite. Le code est appliqué par l'Administration du code de production (Production Code Administration), dirigée par le très catholique Joseph Breen (1888-1965) qui impose sa marque sur tous les films hollywoodiens de 1934 à 1954, période connue pour sa rigueur morale. Il est remplacé par son adjoint, Geoffrey Shurlock, de 1954 à 1968.

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mimi
Mardi 29 novembre
tros nase

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