Jeudi 7 octobre 2010Broken Flowers

Jim Jarmusch

Genre : comédie
Durée : 106 min
Sortie : 2005


Distribution

Bill Murray, Jeffrey Wright, Sharon Stone, Frances Conroy, Jessica Lange, Tilda Swinton, Julie Delpy, Chloë Sevigny, Chris Bauer, Alexis Dziena, Christopher McDonald, Larry Fessenden, Pell James, Heather Simms

Synopsis

Célibataire endurci, Don Johnston vient d'être quitté par Sherry, sa dernière conquête. Alors qu'il se résigne une nouvelle fois à vivre seul, il reçoit une lettre anonyme dans laquelle une des anciennes petites amies lui apprend qu'il est le père d'un enfant de 19 ans, et que celui-ci est peut-être parti à sa recherche. Sous les conseils de son meilleur ami Winston, détective amateur, il décide de mener l'enquête afin d'éclaircir ce mystère. Malgré son tempérament casanier, le sédentaire Don se lance alors dans un long périple, au cours duquel il retrouve quatre de ses anciennes amours. A travers ces visites-surprises, Don se retrouve confronté à son passé, et, du même coup, à son présent.

Dédicace

Broken flowers est dédié au réalisateur français Jean Eustache, auteur entre autres de « La Maman et la Putain » (1973) , film-fleuve (3h30) devenu film-culte, avec un Jean-Pierre Léaud partagé entre Francoise Lebrun et Bernadette Lafont. Jim Jarmusch donne les raisons de cet hommage : "A un certain point, Eustache a été une influence, même si elle n'a pas été directe. D'abord, « La Maman et la putain » est un des plus beaux films sur l'incompréhension entre les hommes et les femmes, et il est question de cela dans notre film (...) j'écris dans la région des monts Catskill, en pleine forêt, et dans la petite pièce où je travaille, j'ai une photo juste à côté de ma table. C'est une photo de Jean Eustache sur le tournage de « La Maman et la putain » (...) Il veillait donc toujours un peu sur moi. J'ai écrit ce scénario très vite, et il était toujours là quand j'étais bloqué ou quand je perdais courage (...) Il y a quelque chose chez lui que j'aimerais garder : faire un film comme on l'a choisi, en accord avec soi-même, sans se préoccuper du marché ou des attentes de qui que ce soit, dans la volonté toute simple d'exprimer quelque chose avec ses moyens propres."

Analyse

Se confronter à son passé pour évaluer son présent est un ressort dramatique bien connu pour développer la thématique nostalgique du temps qui passe. A cette tristesse généralisée, à sa rupture avec Sherry, Don Johnston voudrait imposer la permanence du présent. Il le rappellera clairement dans sa tirade finale. Mais tout au long de son parcours, Bill Murray a quelque chose de Buster Keaton dans la manière dont il s'oppose à l'adversité, à la fois inconsciente et stoïque, qu'il encoure la colère d'un gang de motards ou qu'il se retrouve convive à la table la plus ennuyeuse du monde. Loin de se contenter d'un comique mécanique, Murray illumine son personnage de quelques éclairs d'humanité, dans sa manière de parler aux enfants de Winston, dans le plaisir qu'il manifeste lorsqu'il écoute les cassettes de musique éthiopienne que celui-ci lui a compilées ou lorsqu'il accepte les intrusions de Winston -notamment celle avec le téléphone portable -.
Ce goût du présent, qui confère parfois à l'immobilisme a fait la gloire de Jarmusch. La courte scène, qui précède la départ, où Don regarde successivement les fleurs dans la vase et les bulles de champagne, paraît tout droit sortie de « Coffee and cigarettes ». Ce goût du présent, qui font des scènes de voiture sur musique de saxophone les moments les plus heureux du voyage, s'oppose le goût de tout à chacun pour une histoire. Winston, substitut du spectateur ou du metteur en scène impose cette volonté d'histoire. C'est lui qui remplace le décor morne du salon de Don par les chemins de campagne qu'il va emprunter et le requiem de Fauré par la musique de Mulatu Astatke, le saxophoniste éthiopien, qui met en route le road-movie.
Winston se sait metteur en scène avouant avoir défini la stratégie mais avoir besoin de l'acteur pour faire le travail. Il dira de même, avoir "beaucoup travaillé sur cette histoire". Jarmusch s'amuse de son substitut qui utilise dérisoirement tous les moyens de la technique moderne -ordinateur, microscope-. Complice avec son comédien, il relève ce qu'il peut y avoir de préfabriqué dans cette construction : le chien de Carmen qui a inspiré sa vocation s'appelle Winston et le rose est vraiment trop présent (le peignoir de Laura, les cartes de Dora, la machine a écrire de Penny et, si l'on veut, l'ultra féminité de Carmen, puis le ruban rose du sac à dos qui indique que le garçon est son fils et, probablement, celui de Penny).
Le film est à la fois classique dans la façon qu'a Jarmusch de laisser son héros se débrouiller avec l'adversité et moderne par la façon dont le héros est propulsé dans des situations optiques (le rose, mais aussi le bleu de la poste de la porte de Laura et des ciels pluvieux ou nocturnes) auxquelles il ne peut réagir et qui finissent par ressurgir dans les deux rêves hypercolorés de Don. En revisitant la comédie sentimentale, Jarmusch déjoue ainsi les attentes du spectateur. S'il lui propose une histoire, il ne noue pas d'intrigue sentimentale. Don se tient au plus près du programme fixé par Winston. Lolita lui a fait comprendre le poids de son âge et il renonce à la voyageuse de l'aéroport, à la fleuriste ou à la secrétaire de Carmen.
Jarmusch s'en tient finalement à un burlesque excluant toute poisse psychologique. Dans des situations hyperconstruites, il lâche son acteur guettant ce qui pourra bien lui arriver et lui demandant de faire tout le travail. En cela sans doute, Jarmusch retrouve les leçons de Jean Eustache auquel le film est dédié. Pour celui-ci, le dispositif de mise en scène était un préalable pour que le cinéma puisse être " la vérité du moment où l'on tourne. "

Mot du réalisateur

Jarmusch précise ses intentions : "Ce sont le hasard, la chance, les coincidences qui guident notre vie. On peut toujours vouloir organiser les choses autant que l'on veut, ce qu'il y a de plus beau et de plus profond dans la vie n'est pas rationnel mais émotionnel, ce sont les rencontres que l'on fait. Et ces choses-là sont très mystérieuses. Elles ajoutent selon moi à la trame de la vie. J'ai toujours essayé de faire des films qui ne se cantonnent pas à la structure ou à l'organisation d'un genre. Dead Man utilisait le western comme toile de fond, Ghost Dog évoque plusieurs genres cinématographiques mais j'espère qu'il ne dépend d'aucun. Tout comme ce nouveau film qui n'est, pour moi, ni une une histoire tragique ou déprimante. Ce n'est ni l'un, ni l'autre. J'espère qu'il n'appartient à aucune catégorie."

Ajouter un commentaireCommentaires


Ajouter un commentaire