Mercredi 21 avril 2010La mauvaise éducation

Pedro Almodovar

Genre : drame
Durée : 105 min
Sortie : 2004

Distribution

Gael García Bernal, Fele Martínez, Daniel Giménez Cacho, Lluís Homar, Javier Cámara, Petra Martínez, Nacho Pérez, Raúl García Forneiro, Francisco Boira, Juan Fernández

Résumé

Deux garçons, Ignacio et Enrique, découvrent l’amour, le cinéma et la peur dans une école religieuse au début des années 60. Le père Manolo, directeur de l’institution et professeur de littérature, est témoin et acteur de ces premières découvertes. Les trois personnages se reverront deux autres fois, à la fin des années 70 et en 1980. Cette deuxième rencontre marquera la vie et la mort de l’un d’entre eux.

Analyse

Pour apprécier au mieux l’histoire alambiquée de La Mauvaise Éducation, mieux vaut ne rien lire sur son sujet sulfureux. Mais depuis son premier film Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier en 1980, on sait que l’enfant terrible de la Movida en est toujours revenu à un thème qui lui était particulièrement cher : le mélange des genres. Entendons par là que Pedro Almodovar s’est toujours attaché à reconsidérer les frontières, offrant à chacun de ses personnages la liberté de repenser sa propre vie et de n’être, pas conséquent, jamais prisonnier d’un scénario riche de rebondissements improbables mais jubilatoires.
Son dernier film ne déroge pas à la règle. Singulier mélange de drame intimiste, de comédie débridée, et - fait nouveau - de film noir, La Mauvaise éducation reste peuplé d’êtres ambigus, tenus par le fil fragile et dangereux qui lie féminité à masculinité. Chacun d’eux se recompose, se cherche une identité dans l’espoir de retrouver ou de ressentir un bonheur depuis longtemps perdu, à moins que ce ne soit que son souvenir...
La première partie du film est une réussite. Sur fond de franquisme, de pédophilie et d’interdit tragique, le réalisateur retrace l’initiation amoureuse de deux très jeunes adolescents avec une pudeur et une sincérité bouleversantes. Au summum de son art, le cinéaste ne laisse plus aucune approximation dans sa mise en scène qui se révèle d’une efficacité redoutable. Servi par une photographie finement travaillée qui révèle autant les couleurs vives du décor que les clairs-obscurs aux relents expressionnistes, Almodóvar magnifie son propos par le biais de ralentis et de fondus enchaînés qui donnent une fluidité totale à son récit.
La deuxième partie du film plonge plus du côté du film noir. Le scénario se complique afin de révéler la face obscure de chacun des personnages. Les identités sont tronquées, usurpées, mise en abîme du film dans le film, le réalisateur tient à nous montrer qu’il pose aussi une réflexion inédite sur la création cinématographique et le travail de l’acteur. Loin du feu qui consumait les personnages de ses précédents films, La Mauvaise Éducation devient une œuvre emplie de solitude et de désamour, mis à part le Père Manolo épris passionnément à plusieurs reprises, et dont les tentations pédophiles sont dangereusement rapprochées de ses penchants homosexuels. A noter l’interprétation, exemplaire, et la musique d’Alberto Iglesias, chef d’œuvre d’émotion retenue à elle seule.

Commentaire

Il ne faut en aucun cas rater le générique de début qui donne une clef pour procéder à la lecture du film : des lambeaux d'affiches et de photos anciennes sont arrachés afin de découvrir chaque fois qu'il y a un dessous. On réalise alors que l'on va avoir affaire à un scénario à la structure narrative et filmique complexe. Avec ses nombreuses mises en abîmes et l'éclatement de ses temporalités, ce film donne le vertige : récit dans le récit à l'intérieur duquel s'inscrira une troisième histoire plus ancienne.
On retrouve aussi un étrange jeu de translations entre les personnages. Ce qui peut faire penser aux "lignes" qui saturent l'écran et qui sont un élément récurrent du film : la scène où Ignacio enfant se fend le crâne est emblématique ; un mince filet de sang s'écoule sur son visage, le partageant en deux (l'image à l'écran se déchire à ce moment là). Cette coupure va alors sans cesse contaminer intimement toute l'existence des personnages. Ces "lignes" qui saturent l'écran sont aussi une métaphore de la césure où vivent les personnages et où sont plongés les spectateurs. Métaphore du trouble des identités des personnages mais aussi métaphore du mensonge découvert juste au milieu du film et qui fait découvrir au spectateur qu'il s'est trompé : ce qui avait été perçu jusque là comme un retour dans le passé, initié par la lecture de la nouvelle "La visite", était en fait une mise en scène mentale, entre fantasme et réalité, projection des désirs d'Enrique pour son acteur, une représentation annonçant l'œuvre qu'il réalisera ultérieurement. C'est encore dans les "lignes" du portail "se découpant" que le mot PASSION en lettres géantes, envahit l'écran à la fin du film. Il exprime peut-être la "confession" du cinéaste qui envisage son œuvre comme un espace cathartique. Ce mot recèle sans doute aussi la part intime de La Mauvaise éducation, prétendument bonne au sein d'un établissement catholique où interdits religieux et sociaux et sexualité s'opposent, tourmentant le prêtre pédophile et les adolescents en quête d'identité.

La Movida

La Movida est le nom donné par certains auteurs au mouvement culturel créatif qui a touché l'ensemble de l'Espagne pendant la fin de la période de la transition démocratique espagnole, au début des années 1980, après la mort du général Franco. Portée par le désir de renouveau de la jeunesse espagnole et l'émergence de nouveaux acteurs sur le plan artistique et culturel, elle a contribué à la modernisation et à l'intégration de la société espagnole dans l'Europe démocratique.
La Movida s'inscrit dans le contexte du processus de démocratisation et libération de la fin de la dictature franquiste recevant l'influence des mouvements culturels européens contemporains comme la New wave britannique ou le mouvement punk. Le mouvement initial a démarré à Madrid, autour du quartier de Malasaña (es), favorisé sur le plan politique par le maire Enrique Tierno Galván (figure emblématique de la transition démocratique) d'où la dénomination de La Movida. Il gagne cependant rapidement d'autres villes du pays, notamment Barcelone, Bilbao et Vigo.

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