Mercredi 24 mars 2010Mystic River

Clint Eastwood

Genre : drame, thriller
Durée : 137 min
Sortie : 2003


Distribution

Sean Penn, Tim Robbins, Kevin Bacon, Laurence Fishburne, Marcia Gay Harden, Laura Linney, Eli Wallach, Kevin Chapman, Tom Guiry, Emmy Rossum, Spencer Treat Clark

Résumé

Jimmy, Sean et Dave sont trois amis d'enfance. Un jour Dave est enlevé par deux pédocriminel sous les yeux de ses deux amis impuissants. Les ravisseurs abusent de Dave pendant quatre jours, jusqu'à ce que ce dernier réussisse à leur échapper. Une trentaine d'années plus tard, alors que les trois amis ont suivi des voies différentes, leurs chemins vont à nouveau se croiser lors d'un autre événement tragique : le meurtre de Katie, la fille de Jimmy.

Analyse

Mystic river semble vouloir interroger une transcendance qui ne répond pas et constater l'omniprésence du mal, lové au sein de l'histoire américaine. Pour preuve de cette interrogation ces plans illuminés de blanc vers le ciel et ceux pris d'hélicoptère, la nuit, en avancée rapide vers le McGill's bar près de la Mystic river. Ces plans peuvent être mis en parallèle car, pas plus les uns que les autres, ils ne servent ni à mieux comprendre l'histoire ni ne sont pris en charge par le regard d'un personnage. Ce sont des plans servant la volonté d'abstraction du metteur en scène. La tonalité extrêmement noire du film, liée à cette terrible histoire d'un traumatisme d'enfance dont il est impossible de se défaire et qui, pire encore, se perpétuera chez le fils qui ne saura jamais pourquoi son père a disparu, a été justement relevée. Cette tonalité de l'histoire a été mise en rapport avec celle de l'image en s'appuyant sur les propos d'Eastwood : "L'idée était de parvenir à des couleurs désaturées. Cela a pris un temps fou au laboratoire, beaucoup plus que d'ordinaire. Je me souviens d'une projection où j'ai dit que les couleurs de mon film ne pouvaient tout de même pas ressembler à celles de Dorothy et Toto dans Le Magicien d'Oz. Je voulais des couleurs froides, surtout pas de chaleur". Interrogé sur France inter par Jean-Luc Hess qui lui demandait si une histoire aussi noire était bien au goût du jour, Eastwood répondait aussi qu'il avait cherché dans son film un élan spirituel qui contrebalançait cette noirceur. Cet élan spirituel est porté à son plus haut point, lorsque, sur la musique qu'il a lui-même composée et qu'il pousse à son lyrisme maximum, Eastwood place sa caméra au sommet d'une grue pour filmer en plongé Jimmy maintenu au sol par une dizaine de policiers. Puis, dans un panoramique ascensionnel, la caméra cadre un peu plus loin, près de la fosse aux lions, sa fille morte, et enfin, pivote complètement sur son axe pour filmer le ciel illuminé de blanc. Ce plan illuminé de blanc vers le ciel pourrait vouloir s'indigner de l'absence de réponse céleste à un tel crime. De même, lorsque Dave se fera tuer à la fin, le plan en contrechamp de Jimmy armé lorsque se fait entendre la déflagration du coup mortel est un plan blanc. Cette absence de réponse de l'au-delà, son mutisme, peut être mis en rapport avec le mutisme du frère de Brendon et de la femme de Sean qui, tous deux, auraient pu apporter une réponse plus rapide pour éviter la souffrance. Le mutisme du frère est une marque symbolique assez nette, un peu comme le cri muet d'effroi du célèbre tableau de Edward Munch devant sa naissance placée sous le signe de la mort du père. L'être défavorisé de la famille Harris devient l'instrument du destin à mettre en peut-être en rapport avec la phrase prononcée par Sean "tu avais une dette envers Dieu, et voilà, Dieu t'a pris ta fille". Eastwood renforce encore l'intérêt dramatique de ce mutisme en faisant de son porteur le seul personnage insoupçonnable du film. Sans signification symbolique, le personnage de la femme de Sean semblerait sans aucun rapport avec l'histoire. Pour introduire ce personnage de Lauren Devine, Eastwood a ainsi particulièrement soigné sur le plan plastique chacune de ses trois interventions muettes. La première la voit en amorce de dos sur un plan flou de cabine téléphonique avant qu'un plan de face ne vienne cadrer ses lèvres. La deuxième fois, son visage se découpe en ombre chinoise avant de cadrer à nouveau sur les lèvres par élargissement du plan. Lorsqu'elle appelle la troisième fois, à la fin du film, pour dire qu'elle rentre, une lumière oblique éclaire le haut de son visage, le plan s'élargissant alors pour découvrir celui-ci tout entier. Lorsque enfin Lauren revient c'est parce Sean reconnaît sa faute de l'avoir tenue à l'écart. Pour vaincre le mutisme, peut-être faut-il au moins faire acte de contrition. Au mutisme du ciel est associé celui de la justice. La première apparition de Sean, en haut du pont de Boston est précédée d'un fondu puis d'une ouverture au blanc. Devant l'impuissance du ciel comme après la réaction trop lente de la justice ne reste que le cours ininterrompu de la Mystic river. Au mouvement ascensionnel vers le blanc sera en effet opposé le plan bleu nuit sur la Mystic river qui clôt le film. Car si le film joue bien des couleurs froides, on peut distinguer au sein d'entres-elles une opposition entre, d'une part le blanc et le vert et, d'autre part, le noir et le bleu. Dans le fameux plan du basculement vers le ciel, celui-ci est vu au travers d'une trouée d'arbres. Cette vue du ciel blanc à travers les arbres avait déjà été observée lors de la fuite de Dave dans la forêt et lorsque les policiers observent l'hélicoptère survolant le parc où le crime a été commis. Le long plan final sur la Mystic river avait lui déjà été évoqué trois fois par les plans en avancée rapide sur le fleuve (avant de voir Katie dans le McGill's bar, après le meurtre lorsque Sean se réveille la nuit, avant l'exécution de Dave). Ces plans sur le bleu-nuit de l'eau sont eux à mettre en parallèle avec les fondus au noir qui servent de transition au début du film et racontent la scène originelle du traumatisme subit par les trois enfants. On a ainsi une opposition plastique entre d'une part le blanc associé à la transcendance divine et à la justice par trop absente et d'autre part la réalité bleue nuit de la Mystic river et des crimes commis contre les enfants par trop présente. Cette confrontation plastique et morale s'incarne ainsi bien dans l'histoire individuelle des trois enfants que dans l'histoire collective des Etats-Unis.
En conclusion, c'est bien à cette loi du silence que Eastwood veut s'attaquer ici. Silence divin, silence de la justice et de communauté qui font écho au silence de la victime. Dave, père touchant, attentionné à son enfant (scènes toutes en tendresse retenue, au-delà de leur portée dramatique et symbolique, du retour de l'école, du conte lu la nuit, de l'entraînement au base-ball de la conduite au car scolaire) et qui hanté par les loups et les vampires, est absent au monde. En n'ayant pas révélé à temps son traumatisme à sa femme, il se perdra car il ne pourra lui expliquer les motifs du meurtre du pédophile et déclenchera la chaîne des soupçons qui le conduiront au fond de la Mystic river. Ainsi loin d'être une illustration de la fatalité d'un traumatisme, Eastwood s'évertue à mettre en lumière les zones d'ombres de l'histoire américaine pour en dévoiler la peur de la vérité, la peur de la parole, la peur de la loi qui reste toujours inachevée comme reste inachevée l'écriture du nom de tous ses enfants dans la pierre.

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totar
Samedi 30 juin
super

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